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Ces additifs alimentaires qui rendent l'intestin poreux


   La maladie de Crohn est une affection auto-immune qui touche des millions et des millions de personnes dans le monde, spécialement dans les contrées les plus américanisées (il faut bien appeler un chat : un chat). C'est comme vous le savez sans doute, une maladie inflammatoire chronique, qui vient du fait que le système immunitaire attaque l'intestin. On ne connaît pas encore à ce jour de traitement valable pour cette maladie (je veux dire de traitement pharmaceutique, bien sûr…). Actuellement on traite les symptômes par médicaments, ce qui est déjà bien, mais faute de mieux, comme dans bien d'autres pathologies chroniques... Disons honnêtement quand même, qu'à ce jour, c'est l'approche thérapeutique nutritionnelle qui offre la meilleure prévention des rechutes. C'est comme ça, ce n'est pas de l'idéologie, on est bien dans le réel, désolé les médicatocrates.

   Pour ma simple part, il y a maintenant une vingtaine d'années, disons que j'arrivais assez facilement à enrayer l'évolution de cette maladie rien qu'avec un traitement exclusivement nutritionnel et en général orthomoléculaire. Mais les choses ont changé depuis : ça devient de plus en plus dur de stopper cette maladie avec ces seuls moyens nutritionnels. Qu'est-ce qui a changé ? Les personnes qui ne se prennent plus assez en mains ? Des modifications dans l'équilibre du microbiote intestinal ? Des modifications dans l'évolution de l'alimentation ? Une intrusion des nanoparticules ? Tout à la fois ? Autre chose encore ? Je ne sais pas, mais on constate que cette maladie gagne les pays du sud, alors qu'elle était initialement cantonnée aux pays du nord (exemple Écosse).

   Les chercheurs ont eu la bonne idée d'essayer une alimentation principalement végétale, car les régimes riches en protéines et/ou graisses animales tuent les bactéries bénéfiques de notre intestin. Ils ont trouvé qu'un régime semi-végétarien permettait de maintenir en rémission 100 % des sujets Crohn durant la première année, et 92 % au cours de la deuxième année. Ces résultats sont de très loin meilleurs que ceux obtenus avec des médicaments habituels, y compris les nouveaux traitements appelés "biothérapies", qui coûtent les 2 bras + une jambe (environ 45.000 € /an…), et qui peuvent déclencher de très sérieux effets secondaires, comme la leuco-encéphalopathie multifocale progressive, maladie cérébrale mortelle. Rien qu'adopter une meilleure alimentation fait mieux !

   Mais qu'en est-il en premier lieu de la prévention de la maladie de Crohn ? Une revue systématique de la littérature scientifique portant sur les ingestions alimentaires et les risques de développer une maladie inflammatoire chronique de l'intestin montre qu'une forte consommation de graisses et de protéines animales accroît le risque de ces maladies, alors qu'une forte consommation de fruits et légumes abaisse le risque de maladie de Crohn.

   Ces résultats sont en accord avec ceux de l'étude plus récente de la Harvard Nurse's Health Study, en particulier sur les fruits (risque de Crohn diminué de 40 %). L'ironie veut que le groupe le plus consommateur de fibres ne mangeait même pas la quantité quotidienne minimale officiellement recommandée. Apparemment, même être moins déficient en fibres apporte un grand nombre de bénéfices… mais pourquoi ? Les auteurs pensent que "les fibres jouent un rôle vital dans le maintien de la fonction de barrière de l'intestin".

   Si la peau tient le monde à distance, l'intestin fait pareil, mais dans la maladie de Crohn, cette fonction est abolie. Les jonctions serrées montrent des cassures et des petits trous en microscopie électronique. Ce qui permet l'entrée de bactéries (ou de fragments de bactéries) dans la paroi intestinale, déclenchant une réponse inflammatoire du corps.

   On sait que les fibres jouent le rôle de prébiotique (alors pourquoi en acheter…) dans le colon, nourrissant abondamment nos bactéries bénéfiques de fermentation, mais que font les fibres dans l'intestin grêle lorsque démarre une maladie de Crohn ? On ne le savait pas, jusqu'à ce qu'une étude soit publiée en 2010[1]. Les chercheurs voulaient découvrir ce qui pourrait stopper l'entrée des bactéries invasives associées à la maladie de Crohn (des Escherichia coli AIEC particulièrement dangereux, capables de survivre et de se multiplier dans les macrophages sans tuer ceux-ci, faisant sécréter de l'IL-8 par les entérocytes, ce qui dilacère les jonctions serrées par production accrue de zonuline). Ils ont trouvé que l'invasion bactérienne était inhibée en présence de certaines fibres solubles issues de plantes, comme les plantains (banane verte) ou les brocolis, ou les poireaux et les pommes, pour des doses comparables à celles que l'on peut attendre après les avoir mangées. On s'est demandé si cela était en rapport avec les populations "amoureuses" des plantains, qui développent peu de maladies inflammatoires chroniques de l'intestin et de cancers du colon. Mais les chercheurs ont trouvé aussi qu'il y avait quelque chose d'autre, dans les aliments traités industriellement, qui facilitait la translocation bactérienne. Les polysorbates 60 et 80 sont parmi ces composés, retrouvés principalement dans les crèmes glacées, les condiments,  mais lisez toujours la liste des ingrédients.

   Et que dire des maltodextrines, retrouvées dans les édulcorants artificiels, les aliments "snacks-casse-croûte", les vinaigrettes, les compléments alimentaires, etc. ? Les maltodextrines augmentent fortement la capacité des bactéries à s'accrocher sur nos cellules intestinales, alors que d'autres additifs comme la carboxyméthylcellulose ou la gomme xanthane ne semblent pas avoir de tels effets.

   Ceci peut résoudre le mystère du fort accroissement de prévalence de maladie de Crohn dans les nations "développées", où l'on consomme bien plus d'aliments industriels raffinés pauvres en fibres que de végétaux "complets". Le top c'est sans doute le Japon, où l'apparition récente et la progression très rapide de la maladie de Crohn sont parallèles à l'introduction de la nourriture "occidentale" – américaine, en clair (de plus, les rémissions cliniques peuvent être obtenues avec des aliments spécialisés). On aurait bien besoin d'études interventionnelles pour voir si booster la prise de fibres, sans consommer de tels additifs, serait efficace en prévention et en traitement, dans la maladie de Crohn. En attendant, que dire ? Les preuves disponibles à ce jour montrent l'on doit consommer peu de graisses animales, pas mal de végétaux à fibres solubles, et éviter les produits gras industriels qui contiennent ces émulsifiants-détergents.

   Les émulsifiants sont en effet des détergents, et bien que ceux permis dans les aliments soient probablement largement détruits au cours des processus de digestion, assez peu d'investigations sur leurs effets possibles dans la perméabilité intestinale ont été réalisées, même si l'on sait parfaitement bien que les détergents naturels (sous forme d'acides biliaires) accroissent la perméabilité intestinale[2], et que les détergents non-ioniques accroissent celle-ci dans les monocouches de cellules épithéliales intestinales Caco2[3]. Quoiqu'il en soit, on a montré que le polysorbate 80 intégrait physiquement les membranes cellulaires, ce qui inévitablement modifie leur fluidité et leur composition, permettant l'adhésion et la translocation bactérienne. Je n'ai pas recherché plus avant documentation, mais il me semble, dans la même veine, que certains acides gras à courte chaîne issus de la fermentation des fibres s'intègrent eux aussi en partie du moins dans les membranes cellulaires, et permettent sans doute là aussi des accrochages (ou non) bactériens. Il est connu aussi que l'acide gras EPA (oméga-3) s'intègre aux membranes cellulaires de l'intestin après ingestion orale et permet un allongement du temps de survie et une plus forte implantation des probiotiques co-ingérés. Certaines greffes expérimentales de cellules cancéreuses (prostatiques par exemple) ne prennent pas si l'on modifie les membranes cellulaires des receveurs à l'aide d'alkylglycérols particuliers… Mais bref, il est indéniable que les modifications de composition membranaire influent fortement sur l'adhésion des microorganismes.

   Il conviendrait aussi de s'assurer que l'on n'ingère pas de détergents de lavage de vaisselle, qui possèdent le même effet (eh oui, dissolution des lipides membranaires… aussi !) : donc bien rincer. Malheureusement, plusieurs marques de produits de lavage "revendiquent" qu'il n'y a "même pas besoin de rincer" ; faut pas être grand clerc pour penser que ce n'est vraiment pas une bonne idée (publicitaire bien sûr). Même si l'on ne dispose pas encore d'études sur le sujet à ce jour.


   Quelques émulsifiants : la série des émulsifiants alimentaires E400 (et suivants).



[1] Gut.2010 Oct;59(10):1331-9. Translocation of Crohn's disease Escherichia coli across M-cells: contrasting effects of soluble plant fibres and emulsifiers. Roberts CL1, Keita AV, Duncan SH, O'Kennedy N, Söderholm JD, Rhodes JM, Campbell BJ.

[2] Freel RW, Hatch M, Earnest DL, et al. Role of tight-junctional pathways in bile salt-induced increases in colonic permeability. Am J Physiol 1983;245:G816–23

[3] Dimitrijevic D, Shaw AJ, Florence AT. Effects of some non-ionic surfactants on transepithelial permeability in Caco-2 cells. J Pharm Pharmacol 2000;52:157–62