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Pour une botanique sauvage

   Le printemps est là, avec ses pivoines, ses iris, ses jonquilles, ses giroflées, son lilas. Le jardinier commence à préparer ses purins d'ortie, de consoude, de fougère ou de prêle. L'agriculteur prépare ses potions mortelles.

   Car il va falloir désherber. Les mauvaises herbes sont aussi de retour, on enlève les pissenlits, on tire le cruau… Pourtant, dans la nature, tout est complémentaire, tout sert à quelque chose, il n'y a que l'homme qui a décidé que cela était bon ou mauvais. Car la nature n'est ni mauvaise ni bonne, elle est. L'homme qui a enlevé les coquelicots des champs de blé se met résolument en congé de la nature, alors qu'il ne peut vivre, comme toujours, que dans celle-ci. Priorité absolue aux rendements, le progrès évacue le sauvage et raréfie la biodiversité qui renseigne sur l'état de la planète. C'est oublier délibérément que le sauvage est un écosystème qui nourrit et entretient la vie. La mémoire humaine est courte : les plantes nous fournissent nombre d'excellents repas gourmands, proposent une profusion de remèdes aux maladies, et représentent un baromètre fiable de l'état de notre planète. Faudra t-il mourir de faim au beau milieu de plantes dont on a oublié qu'elles sont comestibles ?

   Sur les lieux de guerre, les humains renouent avec l'histoire : ils se nourrissent de tussilage avec ses sucres, ses minéraux et sa vitamine C, qui éloigne la toux ; de la plante d'Achille qui cicatrise ; de la sarriette et de la lavande aux vertus antibiotiques ; du millepertuis qui soigne les brûlures, la dépression, l'infection, la douleur ; du cannabis qui lutte contre le stress post traumatique ; de la grande berce apaisante ; de l'ortie et de la pariétaire avec leurs acides aminés ; ajoutons les chénopodes (épinards sauvages) ; l'amarante ; l'égopode ; l'immortelle qui soigne les coups ; le conyza qui éloigne les puces ; la myrte cicatrisante, détoxifiante et  apaisante ; l'oseille sauvage ; la consoude et la pâquerette qui soignent les fractures ; la fausse roquette ; le saule et la reine des prés et son aspirine, l'armoise qui soigne le paludisme ; quinquina et sa quinine…

   En fait, chaque fois que l'homme est en péril, le sauvage vient à son secours. Mais nous vivons à l'heure où l'on fait breveter le principe actif d'une plante, non pas le principe lui-même, mais le processus de fabrication synthétique... Or, souvent, ce sont les actifs totaux de la plante qui sont synergiquement thérapeutiques ! L'histoire humaine est remplie de ce savoir séculaire salutaire que Wall Street, Changaï, la City et autres CAC40, veulent à tout prix nous faire oublier. On ne peut que constater et se révolter devant les législations obligeant les agriculteurs à utiliser des semences sélectionnées et stériles… La connaissance des plantes devient une arme diplomatique… qui fait aussi vendre de plus en plus d'herbicides dont le fameux glyphosate, qui n'est champion que sur une chose : éliminer le sauvage. C'est un véritable crime déguisé contre l'humanité, mais contre la planète aussi par le fait même. Double peine donc. Triple peine, pourquoi pas à ce stade, puisque les plantes entretiennent aussi leur sol. La boucle est bouclée, dans la nature, pour le maintien de la vie de la planète, mais pas dans l'orientation de notre société.

   Le déni de la vie du sol se retrouve parfaitement dans les pratiques agricoles. Il est curieux de constater que la vie des humus est totalement occultée : l'agriculture n'est plus que l'œuvre de l'industrie chimique. Les armes de destruction massive des sols commencent avec le labourage : retourner le sol avec des socs est un non-sens biologique, perturbant gravement les équilibres microbiens de celui-ci : labourer le sol pour l'aérer ne repose sur aucun argument scientifique, mais l'agriculteur n'est pas forcément responsable : il est soumis à l'idéologie. La vie n'est pas possible sans microorganismes, mais les herbicides et pesticides se chargent de faire le ménage ; alors que l'épandage de bactéries telluriques permet de multiplier à lui seul les rendements. L'agriculteur se tue à la tâche sans le savoir. Ce qui se développe en surface sert à nourrir le sol, et 90 % du vivant de la planète se trouve dans celui-ci. Il y a donc un intérêt primordial à entretenir la biodynamie des plantes de surface.

   Pour ajouter au tableau, il faut bien se rendre à l'évidence que ce sont les symbioses vivantes du sol déterminent le climat. L'exemple flagrant que tout le monde connaît en est la déforestation. Car on a découvert que les forêts émettaient des phéromones déclenchant la pluie. La parade, encore peu répandue, c'est la reforestation, sous prétexte que les herbes repoussent dessous. Bien ! Mais hélas toutes les espèces d'arbres ne sont pas concernées. L'eucalyptus OGM est souvent replanté en raison de la fourniture de pâte à papier (de piètre qualité d'ailleurs). Le pin douglas aussi. Or ces arbres fabriquent des "huiles essentielles" bactéricides : la biodiversité des plantes est très fortement réduite de ce fait dans leur entourage, car bien peu d'espèces de microorganismes et de végétaux résistent aux huiles essentielles. Il faut donc planter des arbres issus du biotope considéré à reboiser, et non pas planter "pour planter" au vu du crédit carbone ! Ces reboisements à l'aveugle appauvrissant le sol et le peu d'espèces de plantes associées qui y croissent, facilitent l'érosion et diminuent les réserves en eau (un eucalyptus pompe 700 litres d'eau par jour). Il existe en fait ce que l'on pourrait appeler l'arme absolue en matière d'agriculture : la bombe à fleurs. Pour réensemencer les déserts, qui au départ n'en étaient pas (le croissant fertile du moyen orient, où est-il donc à présent, 4000 ans plus tard ?), il suffit de semer des associations de graines pionnières (préparant le sol) avec un engrais naturel destiné à fournir les premiers microorganismes (un fumier) et une argile retenant l'eau. L'ennui, c'est que les déserts renferment du pétrole… et il détruit le sol, car l'énergie fossile est faite pour rester en profondeur. Les civilisations s'effondrent en tuant leur sol. D'autant que la chimie a créé plus de cent millions de molécules nouvelles au premier janvier 2016, et ce chiffre augmente inexorablement à vitesse exponentielle.

   La destruction du sol affecte notre santé. Il n'existe pas de plante qui ait l'intention de contaminer le sol pour mettre l'homme en danger ; bien au contraire, elles essaient de maintenir en vie tout ce qui peut l'être. Les plantes remplissent plusieurs rôles, elles absorbent les molécules ralentissant les cultures et celles fournies par l'agriculture ; mourant au sol, elles enrichissent celui-ci en nutriments tout en protégeant les graines, qui suivront le même cycle. En somme, la biodiversité absorbe les excès. Les plantes huileuses captent les métaux lourds et les molécules de synthèse, ce qui dépollue le sol. Les mangeurs de graines disséminent ces polluants. Le tournesol est utilisé à cette fin pour dépolluer Tchernobyl… trop efficacement ! Mais encore, que fait-on du tournesol pollué ? La vigne absorbe aussi très bien les polluants. Ceux-ci se concentrent dans les pépins, que l'on évite de presser. Ainsi, à travers ces deux exemples, il faut préférer des plantes oléagineuses aux racines de surface : colza, olivier.

   Sur le plan alimentaire, il y a bien plus d'acides aminés contenus dans une plante sauvage que dans son équivalent cultivé. Ce sont les champignons du sol qui en sont les responsables, avec leurs millions de kilomètres de filaments mycéliens établissant un réseau nutritionnel très complexe inter-espèces, ce que l'on n'a pas en conditions de cultures hors-sol (typiquement en Espagne). Bien utilisée, il n'y a pas de carence protéique dans une alimentation de type sauvage : notre système immunitaire en dépend. L'appellation AOC implique une biodiversité de plantes, elle-même définissant la notion de terroir. C'est cette biodiversité qui protège notre nourriture, et elle est mise à mal par les troupeaux pléthoriques d'herbivores, le surpâturage et l'accumulation des purins au delà des possibilités de digestion des sols. Ce qui finit par désertifier des prairies, devenant à terme des champs de cailloux. Raréfiant le sol, c'est la nourriture du bétail qui diminue en qualité, et par voie de conséquence, la qualité et l'innocuité des produits alimentaires destinés à l'homme (tout comme aux animaux). Il faut ainsi préserver à toutes fins la santé du bétail : on le met sous antibiotiques, et ce faisant, c'est l'homme que l'on traite aux antibiotiques.

   Il y a donc intérêt de toute urgence à laisser les sols se reposer, se reconstituer. Ce sont eux qui nous nourrissent, nous soignent, redonnent l'envie de vivre dans la nature pendant les périodes troublées. Pourra t'on nourrir les neuf milliards d'individus escomptés avec des produits carnés ou OGM ? C'est l'excuse agrochimique classique qui vise à nous rendre obèses, chauves et carencés. Pourtant, il n'y a que la biodiversité des végétaux, reflet de la biodiversité des sols, qui puisse nous maintenir en vie. On retrouve bien ici cette volonté de puissance chère à Nietzsche ! Tout contribue à vivre pour vivre, tout sert à quelque chose sur cette planète pour perpétuer la vie. L'homme va devoir se réinsérer dans cette nature s'il désire continuer l'espèce… Alors soyons fous, comme les herbes folles ! Chacun peut s'informer et contribuer, quelque soit son niveau. Apprendre à se nourrir des plantes sauvages. Mais en attendant, combien de murs érigés devant les réfugiés des guerres commerciales du climat…

Référence :

LA FLEUR AU FUSIL

George Oxley

éditions Manifestô