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 Les lectines : mythes et réalité

  Dans les années 1800, un composé a été découvert dans des haricots mangés par le castor, le premier d'une classe de protéines : les lectines, composés naturels trouvés dans l'alimentation, mais concentrés dans les haricots, les graines complètes et certains fruits et légumes. Chaque décennie ou deux, dans la littérature populaire et dans la littérature médicale, on se pose la question de savoir si les lectines alimentaires causent des maladies. Après tout, la première, retrouvée en 1889, s'appelait le ricin, connu pour être un poison homicide puissant, utilisé par le Kremlin pour assassiner des dissidents anticommunistes, ou par des professeurs de chimie dévoyés. Heureusement, cependant, beaucoup de lectines sont atoxiques, comme celles retrouvées dans les tomates, les lentilles et autres aliments communs. Et même celles qui sont toxiques, comme celles des haricots rouges, sont totalement détruites par une bonne cuisson.

  Les lectines sont responsables du "grand incident du haricot blanc" de 2006 au Japon. Un samedi soir, un programme de télévision a introduit une nouvelle méthode pour perdre du poids. La méthode était simple : griller quelques haricots blancs secs et crus dans une poêle pendant trois minutes, broyer les haricots en poudre, puis les saupoudrer sur le riz. En quelques jours, mille personnes sont tombées malades, certaines avec une diarrhée et des vomissements si graves qu'elles ont fini à l'hôpital. Pourquoi ? Empoisonnement aux lectines ! Mais aucun des incidents confirmés n'ont mis en cause les haricots en conserve. Il est très facile de fabriquer une hystérie concernant les lectines.

  Pourtant vous ne pouvez pas manger de haricots crus. Si vous le faites, vous serez importuné par des nausées, des vomissements et de la diarrhée en quelques heures, à cause des lectines, qui autrement seraient détruites par une cuisson adéquate.

  Lors des incidents japonais, un souper improvisé a été fait avec des haricots jetés dans une poêle, certes trempés dans de l'eau pendant la nuit, mais jamais cuits. 3 minutes de chaleur sèche ne suffisent pas à détruire les lectines toxiques des haricots secs. Vous ne pouvez même pas faire mijoter des haricots secs. Les haricots secs doivent être tout simplement bouillis. Les haricots doivent être trempés dans l'eau pendant au moins cinq heures, puis bouillis pendant au moins dix minutes. Dix minutes ? Les haricots ne se cuisent pas en seulement dix minutes, évidemment. Faire cuire des haricots prétrempés pendant quelques minutes peut détruire les lectines, mais il faut environ une heure d'ébullition pour les rendre comestibles, avant que vous puissiez les écraser facilement avec une fourchette. Donc les lectines ont disparu longtemps avant que les haricots soient savoureux.

  Sans trempage, il faut 45 minutes à l'autocuiseur pour se débarrasser de toutes les lectines, mais une heure pour rendre les haricots comestibles. Si vous les trempez d'abord pendant toute une nuit, 98 % des lectines seront détruites après seulement 15 minutes d'ébullition, et 100 % en une demi-heure. Donc, fondamentalement, les haricots comestibles ne possèdent pratiquement plus d'activité lectine. Même 12 heures à 65 °C n'élimine pas les lectines, alors que c'est la température d'une tasse de thé chaud.

  Vous pouvez montrer que l'alimentation en lectines chez les rats n'est pas bonne pour eux, ni pour les tissus cellulaires, dans une boîte de Pétri. Mais dans les articles qui prétendent que les lectines alimentaires peuvent être des substances toxiques, le seul effet négatif qu'elles peuvent avoir sur les êtres humains est dû aux graines crues et insuffisamment cuites. Toute la théorie des lectines est basée sur le fait que les aliments contenant des lectines sont inflammatoires. Alors, les lectines alimentaires provoquent-elles des maladies de civilisation, d'opulence ? Un tiers de siècle a passé et aucune preuve clinique n'existe. Ce que nous avons, cependant, ce sont des preuves fortes que les légumineuses, les pois cuits, les pois chiches et les lentilles sont bonnes pour nous, et associées à une plus longue durée de vie, un risque beaucoup plus faible de cancer colorectal ; elles représentent une solution naturelle, rentable et sans effets secondaires dans la prévention et le traitement du diabète de type 2. Randomisez les gens à manger cinq tasses de lentilles, de pois chiches, de pois cassés et de haricots par semaine, et vous obtenez les mêmes avantages en termes de perte de poids et d'avantages métaboliques que ceux obtenus avec un contrôle des portions de restriction calorique.

  Prescrire quatre portions par semaine de légumineuses remplies de lectines c'est obtenir une baisse significative de 40% de la protéine C-réactive CRP (indicateur précis de l'inflammation systémique). Si vous regardez la science actuelle, tous les aliments végétaux complets sont associés à une diminution de la mortalité. Donc, peut-être qu'il n'y a vraiment aucun paradoxe, après tout…

  Alors que la mise en conserve peut éliminer complètement les lectines de la plupart des haricots en boite, une activité lectine résiduelle peut cependant demeurer dans les haricots en conserve, mais apparemment pas assez pour aboutir à une toxicité. Et ironiquement, de faibles doses de lectines peuvent être bénéfiques en stimulant les fonctions intestinales, en limitant la croissance tumorale et en améliorant l'obésité.

  Tandis que certains affirmaient que les lectines alimentaires étaient nuisibles, d'autres ont supposé qu'elles pouvaient être protectrices. Si cette théorie est correcte, des lectines appropriées ingérées par voie orale pourraient être utilisées dans le traitement préventif et éventuellement curatif du cancer du côlon. Ce qui signifierait bien sûr, que nous pourrions tout simplement manger nos légumes…

  L'intérêt pour l'effet anti-tumoral supposé des lectines a commencé à naître avec la découverte, en 1963, que les lectines pouvaient distinguer les cellules cancéreuses et les cellules normales. Les chercheurs ont trouvé une lectine dans la farine complète de blé qui semblait être spécifique des cellules tumorales, capable de les agglutiner, mais pas les cellules normales. Tellement spécifiquement que, si l'on prend un échantillon de selles de quelqu'un, la liaison de cette lectine aux cellules épithéliales du côlon éliminées dans les fèces permet effectivement prédire la présence de polypes suspects et de cellules cancéreuses, celles-ci étant les seules à être agglutinées.

  Par la suite on a découvert que les lectines pouvaient non seulement distinguer les 2 types de cellules, mais anéantir les cellules cancéreuses, tout en laissant vivre les cellules normales. Par exemple, la même lectine de haricot blanc supprime presque complètement la croissance de cellules cancéreuses humaines de la tête et du cou, du foie, du sein, et au moins la plupart du temps du cancer du col utérin, et ceci en moins de 3 jours. Evidemment, tout ceci s'observe in vitro dans une boîte. Ce qui a été largement utilisé comme base de preuve de l'activité anti-tumorale des lectines, ce sont 3 expériences de laboratoire. Mais savons nous si les lectines alimentaires sont absorbées dans le corps ?

  Le cancer colorectal est une chose. Je veux dire, le fait que les lectines peuvent tuer les cellules cancéreuses du côlon dans une boîte de Pétri peut être applicable, puisque les lectines que nous mangeons peuvent entrer en contact direct avec des cellules cancéreuses ou précancéreuses de notre côlon et aider à la prévention et au traitement du cancer colorectal. Ou, encore plus excitant, le potentiel de renverser efficacement des cellules cancéreuses. La perte de différenciation et l'invasion sont des caractéristiques des tissus malins - ce qui signifie que lorsqu'une cellule normale se transforme en une cellule cancéreuse, elle a tendance à perdre sa/ses fonction(s) spécialisée(s) : les cellules cancéreuses du sein deviennent moins mammaires, les cellules cancéreuses du côlon deviennent moins coloniques, etc.

  Mais ce que ces chercheurs ont montré, c'est que la lectine de fèves pouvait transformer les cellules cancéreuses du côlon en cellules apparemment normales. Par conséquent, les lectines alimentaires, ou celles mises dans une pilule ou quelque chose comme ça, peuvent ralentir la progression du cancer du côlon : ce qui pourrait aider à expliquer pourquoi la consommation alimentaire de haricots, de pois cassés, de pois chiches et de lentilles semble réduire le risque de cancer colorectal (14 études impliquant près de deux millions de participants). D'accord, mais qu'en est-il des cancers à l'extérieur du tube digestif ?

  Bien que les aliments contenant des lectines (comme les haricots et les graines complètes) soient souvent consommés cuits ou traités autrement, ces processus peuvent ne pas toujours complètement inactiver les lectines. Par exemple, des lectines ont été détectées dans des arachides grillées. Les arachides sont des légumineuses et nous n'avons pas tendance à les manger bouillies, mais simplement torréfiées, voire crues. Mais sommes-nous capables d'absorber les lectines dans notre système digestif ? Oui. Une heure après la consommation de cacahuètes brutes ou grillées, on peut détecter la lectine dans le sang de la plupart des gens. Même chose avec les tomates. Une partie des lectines atoxiques des tomates se retrouve dans notre sang. Cependant, la lectine de blé, connue sous le nom de WGA (agglutinine de germe de blé) ne semble pas entrer dans notre circulation sanguine, même après avoir mangé l'équivalent de plus de 80 tranches de pain de blé complet ! Et, si vous mangez des pâtes, l'ébullition pourrait effacer la lectine en premier lieu de toute façon.

  Les lectines sont capables de résister à la digestion et de montrer une biodisponibilité élevée, permettant potentiellement à l'hôte d'utiliser le plein potentiel anti-cancer que les lectines ont à offrir. Mais ces avantages formidables n'ont pas encore été démontrés dans la population. Souvenons nous, les études de population montrent que la consommation d'un régime végétal est fortement associée à un risque réduit de développer certains types de cancer : mangerait-on tout simplement de ce fait moins de cancérogènes ? Les plantes possèdent toutes ces composantes actives qui semblent protéger contre l'initiation, la promotion et la progression du cancer. Et donc peut-être que les lectines sont l'un de ces composés protecteurs. Regardez, nous savons que les gens qui mangent plus de haricots et de graines complètes ont tendance à avoir moins de cancer en général ; nous ne savons pas exactement pourquoi.

   Maintenant, vous pourriez dire, qui sait ? On s'en fiche ? Eh bien, Big Pharma s'en soucie. Car vous ne pouvez pas faire autant d'argent avec les aliments sains qu'avec des "médicaments" à base de lectines.

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